Les successions de Mahmoud Abbas
La succession de Mahmoud Abbas à la tête de l’AP, du CEOLP et de l’État pose problème non en termes institutionnels mais en termes de prétendants.Selon l’article 14 du Statut organique adopté par le quatrième CNP tenu au Caire en juillet 1968, « a) l’ensemble des membres du CEOLP seront élus par le CNP ; b) le président du CEOLP sera élu par le CEOLP ; c) le CEOLP sera élu au sein du CNP. » Le CEOLP, constitué de 18 membres, regroupe des représentants d’organisations, chacune ayant un quota, et des « indépendants » (76).
Du fait de la centralité de la place qu’ils ont tenue au sein de l’histoire du mouvement national, deux seulement des membres actuels du CEOLP pourraient prétendre à la succession si celle-ci s’exerçait dans une continuité avec les habitus de l’OLP. Tous deux, cependant, posent un problème politique. Farouk Kaddoumi, l’un des cofondateurs de Fatah, longtemps chef du Département politique de l’OLP et ministre des Affaires étrangères de l’État de sa fondation à sa récente destitution, incarne depuis longtemps la ligne d’opposition la plus dure à Yasser Arafat puis à Mahmoud Abbas ; engoncé dans un mode de fonctionnement de type baasiste des années 1960-1970, il est aujourd’hui très marginalisé. Ahmad Qoreï, pour sa part, entré dans Fatah dès le début des années 1960, maître d’œuvre des négociations d’Oslo et quatre fois Premier ministre de Yasser Arafat dans le cadre de l’AP entre 2003 et 2006, a plus récemment dirigé le département de la Négociation au sein de l’OLP. Cependant, du fait de ses positions que l’on pourrait qualifier de légitimistes au sein de l’OLP, il a émis de profondes critiques à l’encontre de Mahmoud Abbas qui l’ont condamné à l’échec pour se maintenir dans le CC Fatah au sein duquel il siégeait depuis 1989. Mahmoud Abbas lui a néanmoins ménagé une entrée au CEOLP.
Un seul des autres membres de Fatah, qu’ils aient été élus au sein du quota ou en tant qu’indépendants (ou supposés tels), pourrait raisonnablement prétendre à la présidence même si cela signifiait la transmission des responsabilités les plus hautes à la génération qui suit celle des fondateurs et au leadership de l’intérieur alors que jusqu’à présent ces responsabilités étaient du ressort du leadership venu de l’extérieur. Saëb Erakat, en effet, a intégré en août dernier tant le CC Fatah que le CEOLP (sur insistance, semble-t-il, de Mahmoud Abbas). Plus jeune d’une vingtaine d’années que les deux précédents, il a une solide expérience de la négociation internationale à laquelle il a été associé dès ses débuts dans le cadre du processus d’Oslo. C’est lui, par ailleurs, qui a repris le dossier au sein de l’OLP quand Ahmad Qoreï a pris ses distances d’avec Mahmoud Abbas. Doté d’une ambition personnelle qu’il n’a jamais masquée devant ses
75 A propos des règles juridiques (inchangées depuis la publication sauf quelques amendements concernant la présidence de l’AP) encadrant les élections des directions du CEOLP, de l’État, de l’AP et de Fatah, et des successeurs de Yasser Arafat envisagés en 1998, lire Jean-François Legrain, « Les 1001 successions de Yasser Arafat », Maghreb-Machrek, n° 160, avril-juin 1998, p. 3-29 (http://www.gremmo.mom.fr/legrain/1001successions.pdf).
76 Pour les résultats de l’élection la plus récente, lire l’agence officielle de l’OLP Wafa, 27 août 2009 (http://english.wafa.ps/?action=detail&id=12956).
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interlocuteurs diplomates, il les a surpris le mois dernier en déclarant que 18 ans de négociations avaient mené les Palestiniens nulle part (77). Il a multiplié depuis lors les déclarations sur l’éventualité de la proclamation unilatérale d’un État, sur la reprise de la lutte armée, etc., comme s’il cherchait à retrouver une certaine virginité politique auprès des rangs palestiniens critiques de Mahmoud Abbas alors même qu’il demeurait l’un des piliers d’Oslo (78).
Deux autres membres du CEOLP pourraient également satisfaire la communauté internationale mais auraient de grandes difficultés à se constituer une majorité au sein du CNP du fait de leur non appartenance à Fatah. Yasser Abd Rabbuh, pour sa part, détient actuellement la fonction de secrétaire général du CEOLP. Scissionniste du Front démocratique (FDLP) de Nayef Hawatmeh en 1991 pour fonder l’Union démocratique palestinienne-Fida qu’il quitte à son tour en 2002, il a été le détenteur à de très nombreuses reprises des portefeuilles de la Culture et de l’Information à l’époque de Yasser Arafat et dirige depuis bientôt un an la Radio Télévision palestinienne. Hanan Achraoui, l’ancienne porte-parole de la délégation palestinienne aux négociations dans les années 1990 déjà mentionnée dans le supposé projet égyptien de formation d’une direction collective de l’AP, reste une marginale au sein des instances palestiniennes. Son intégration récente au sein du CEOLP, en effet, est due à sa qualité de femme et de chrétienne qui, avec sa maîtrise de la langue anglaise qu’elle a longtemps enseigné à l’université de Bir Zeit, explique en grande partie sa notoriété internationale.
En l’état actuel des choses, Marwan Barghouti, dont le nom est souvent cité comme successeur potentiel et souhaité de Mahmoud Abbas à la tête de l’AP, ne pourrait en aucun cas prétendre directement à la présidence du CEOLP puisqu’il n’en est pas membre. Le personnage constitue un cas à part au sein de l’establishment politique palestinien en étant doté d’une popularité parmi les medias internationaux et parfois les cercles diplomatiques totalement exagérée par rapport à sa popularité observée sur le terrain. Ce hiatus est né au début de l’intifada al-Aqsa de septembre 2000 de la conjonction de deux intérêts: celui d’Israël qui avait besoin de personnaliser la responsabilité de la violence palestinienne pour l’extirper en en faisant un bouc- émissaire (il est condamné en 2004 cinq fois à la détention à perpétuité assortie de quarante ans supplémentaires) et celui de la communauté internationale qui, comme elle l’avait fait avec Itzhak Rabin, avait besoin d’une personnalité à l’impuissance de laquelle, du fait de la mort ou de la prison, elle pouvait attribuer l’échec des projets de paix pour lesquels elle n’avait jamais accepté d’assumer pleinement ses responsabilités. Un troisième intérêt, palestinien cette fois, s’est ensuite greffé sur les deux autres : celui de se trouver, dans le contexte d’une cacophonie politique et institutionnelle, un chef fédérateur. Là aussi, cette capacité, quoique moins forte sur la scène locale que sur la scène internationale, lui venait de son impuissance même.
A l’encontre des affirmations de la véritable « chanson de geste » dont il fait l’objet dont il a su tirer parti pour asseoir un statut de figure centrale, Marwan Barghouti n’a jamais été le chef des Brigades des martyrs d’al-Aqsa (79), pas plus qu’il n’a été leader de la première intifada qu’il n’a
77 Associated Press, cité dans Jerusalem Post, 9 novembre 2009 (http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1257770024757&pagename=JPArticle%2FShowFull).
78 Certains au sein de Fatah n’ont pas manqué de repérer le jeu de Saëb Erakat et ont confronté Mahmoud Abbas à ses propres contradictions en soulignant qu’un membre du CC Fatah ne pourrait candidater à la présidence de l’AP du fait de la règle du non-cumul (qui, en revanche, ne s’applique évidemment pas dans le cas du CEOLP. Lire, al-Quds al-Arabi, 8 décembre 2009 (http://81.144.208.20:9090/pdf/2009/12/12-08/All.pdf).
79 Lire Jean-François Legrain, Internet et histoire : les Brigades des martyrs d’Al-Aqsâ. Les pages Internet comme sources de l’histoire du temps présent, Lyon, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, 2004, et plus particulièrement les développements consacrés à sa place dans les diverses historiographies des Brigades (http://www.mom.fr/guides/aqsa/aqsa025.htm#Heading358). Lire également deux synthèses récentes : Rory McCarthy, « Palestine calls for release of intifada leader in prisoner swap with Israel », Guardian, 29 novembre
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connu que de l’extérieur, banni par le gouvernement israélien le 14 mai 1987 soit plus de 6 mois avant son déclenchement. Par ailleurs, sa désignation en tant que secrétaire général du Haut Comité Fatah pour la Cisjordanie ne lui a jamais conféré la direction du mouvement dans cette région, du ressort exclusif de Yasser Arafat. Certes doté de responsabilités régionales, il demeurait un leader local (les villages de la proximité de Ramallah) dont chaque décision se devait d’être négociée avec ses pairs. Sa réputation internationale s’est renforcée avec le « document des prisonniers » à la rédaction de laquelle il a participé en tant que cadre de Fatah. Paradoxalement un oubli commode et sélectif du nom des autres signataires (dont, par exemple, celui qui représentait Hamas et qui, pourtant, occupe une place réellement centrale au sein du mouvement) est constaté au niveau international.
Deux élections récentes, par ailleurs, relativisent quelque peu sa supposée capacité fédératrice. Lors des élections législatives de janvier 2006, il a été élu, certes, mais sur la liste Fatah dans le scrutin à la proportionnelle, une liste qui, par ailleurs, a échoué à donner la victoire à son mouvement alors qu’il en était la tête ; la liste que lui et ses partisans avaient envisagée dans un premier temps avait elle-même suscité la formation immédiate d’une liste concurrente au sein même de Fatah et dirigée par Ahmad Qoreï. En outre, lors de la même élection, mais cette fois dans le scrutin majoritaire, aucun des membres de son courant qualifié de « réformateur » ou de « jeune garde » n’a été élu, pas même Qaddoura Fares son homme de liaison entre la prison et l’extérieur. Ce dernier avait pourtant fait le deuxième meilleur score dans la circonscription de Ramallah en 1996. En août dernier, Marwan Barghouti a été désigné comme membre du CC Fatah, certes mais seulement au troisième rang, s’il faut en croire les résultats officiels, avec un quart de voix en moins que le premier, Abu Maher Ghnaym, détenteur d’une ligne politique assez différente de la sienne.
Alors que début décembre 2009 les négociations sur un vaste échange de prisonniers entre Israël et Hamas semblent approcher de leur dénouement, le nom de Marwan Barghouti est souvent avancé comme figurant sur la liste de ceux qui seraient libérés et son bannissement immédiat hors de Palestine présenté comme une éventualité. Sa libération le précipiterait ainsi du mythe à la réalité. Eloigné des affaires depuis 2004 même s’il était tenu informé en prison du fait d’un semi-régime de faveurs, il aura fort à faire pour trouver sa place parmi les responsables Fatah et ceux de l’AP. Sa fréquentation des rangs islamistes et sa connaissance de leur habitus en font un ovni parmi ses pairs pour qui l’islamisme palestinien constitue un milieu totalement étranger et approché en seuls termes de menace. En outre, son implication directe et convaincue dans les tentatives de réconciliation nationale le distingue radicalement des Mahmoud Abbas, Muhammad Dahlan et autres Azzam al-Ahmad, président du groupe Fatah au CLP. Son engagement partisan, par ailleurs, va à l’exact encontre de la dépolitisation du politique mise en œuvre par Salam Fayyad. S’il pouvait prétendre constituer pour Fatah un certain avenir dans la continuité à l’époque de Yasser Arafat, il n’en est rien aujourd’hui avec le Fatah de Mahmoud Abbas barricadé dans sa haine de Hamas et à l’écoute des impératifs internationaux. Sa libération, loin de constituer pour les membres de Fatah un espoir de salut pour leur propre mouvement, ne ferait ainsi qu’animer des conflits idéologiques et personnels que le mouvement veut taire. Sa libération, en revanche, pourrait servir les intérêts de Hamas par la nouvelle
2009 (http://www.guardian.co.uk/world/2009/nov/29/marwan-barghouti-palestine-gilad-shalit) et Khaled Abu Toameh, « Analysis: Marwan Barghouti - A Nelson Mandela or a PR gimmick ? », Jerusalem Post, 26 novembre 2009 (http://www.jpost.com/servlet/Satellite?cid=1259010984539&pagename=JPost%2FJPArticle%2FPrinter). Voir également le site (en français, arabe et anglais) consacré à la demande de sa libération (http://www.freebarghouti.org/).
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dynamique qu’elle confèrerait à une réconciliation nationale et par l’affaiblissement de ses adversaires, Muhammad Dahlan et Mahmoud Abbas en premier.
Depuis plus de sept ans maintenant, Salam Fayyad, constitue la pierre d’angle du dispositif international en Palestine. Sept fois ministre (Finances, Économie et Plan) depuis 2002 et trois fois président du Conseil depuis 2007, il devrait être tout aussi indispensable à la tête d’un éventuel gouvernement de l’État. Cependant, La Troisième Voie qu’il avait fondée avec Hanan Achraoui dans la perspective des élections législatives de 2006 en tant que plateforme organisationnelle de la « réforme », a connu un échec retentissant lors de ces élections (2,3 % au scrutin à la proportionnelle). En matière de gouvernement, Salam Fayyad le « professionnel » supposé « dépolitisé » n’a pu et ne peut toujours pas se passer de la caution de Mahmoud Abbas, le « partisan », d’où la nécessité de la présence d’un tandem à la tête de l’exécutif palestinien.
Tout aussi incontournable, le général Muhammad Dahlan devrait, sous une forme ou sous une autre, se voir confier la responsabilité de la Sécurité. Fondateur de la Sécurité préventive dans la bande de Gaza en 1994, il a été ministre d’État éphémère chargé de la sécurité de Mahmoud Abbas alors Premier ministre de Yasser Arafat d’avril à septembre 2003. Depuis 2006, c’est le premier interlocuteur du général Keith Dayton. Il a été intégré au CC Fatah en août dernier, en compagnie de son rival, le général Jibril Rajoub (ancien chef de la Sécurité préventive en Cisjordanie, il obtient le secrétariat général du CC Fatah en octobre 2009, le gouvernement israélien interdisant à Abu Maher Ghnaym, le secrétaire général en titre, de réitérer sa venue dans les territoires autonomes qu’il avait pu faire en août) et de son allié Tawfiq Tirawi (ancien chef des Renseignements généraux) qui devraient également être associés, d’une façon ou d’une autre, à la décision sécuritaire. Leur commune appartenance au CC Fatah, si l’actuelle mode de mise en œuvre d’une gouvernance techniciste demeurait strictement identique, les empêcherait cependant de détenir directement le portefeuille de la Sécurité et nécessiterait un prête-nom (le Premier ministre lui-même ?).
Le pourvoi du portefeuille des Affaires étrangères parait plus ouvert. Son détenteur au sein des trois cabinets Fayyad, Riyad al-Malki, transfuge du Front populaire (FPLP) fondé par Georges Habache, a été certes à la hauteur de la tâche qui lui était confiée mais manque de toute base et de véritable expérience internationale. Un Yasser Abd Rabbuh, déjà cité parmi les successeurs potentiels de Mahmoud Abbas à la présidence du CEOLP, pourrait en satisfaire plus d’un. Il présente, en effet, pour les alliés de Mahmoud Abbas l’avantage à la fois d’être l’un des partisans les plus acharnés de l’élimination politique et militaire de Hamas et d’avoir été l’un des initiateurs, côté palestinien, de l’Initiative de Genève, ce plan de paix alternatif établi par les anciens partenaires des négociations de Taba de 2001 et signée en décembre 2003 (80).
Un retour sur la scène politique de Nabil Chaath est envisagé par certains, même si le poste qui conviendrait à son profil est difficilement identifiable. Membre du CC Fatah et du CEOLP à plusieurs reprises, huit fois ministre des Affaires étrangères de l’AP de 1994 à 2005, Nabil Chaath fut vice-président du Conseil dans le cabinet Ahmad Qoreï de 2005 ; il traine avec lui, cependant, plusieurs suspicions de corruption et ses récentes interventions, après un silence de plusieurs années, font plutôt preuve d’une radicalisation. Nasser Qidwa, neveu de Yasser Arafat,
80 Consulter le site officiel multilingue de l’Initiative (http://www.geneva-accord.org/).
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représentant de l’OLP à l’ONU durant de nombreuses années avant de devenir ministre des Affaires étrangères de l’AP de 2005 à 2006 et membre du CR Fatah serait sur les rangs, selon certains analystes, pour obtenir de hautes responsabilités mais je n’ai constaté aucun signe probant en la matière. Dans ces deux cas, cependant, nous nous trouverions confrontés à la même exigence de technicisation du politique dont le principe se trouverait contredit par leur recrutement du fait de leur commune appartenance à l’une ou l’autre des instances dirigeantes de Fatah.
Des convergences
Les hypothèses de la dissolution de l’AP et le transfert de ses compétences vers un État de Palestine, lorsqu’elles sont aujourd’hui évoquées par les différents acteurs pour soutenir ou condamner leur réalisation, sont la souvent présentées comme les fruits attendus d’une décision unilatérale palestinienne qui constituerait une rupture avec le système politique actuel. Schéma de sortie positive de l’impasse diplomatique des vingt dernières années pour les uns, la concrétisation de ces hypothèses constituerait une menace dirigée contre la sécurité régionale pour les autres. Le croisement des politiques palestinienne, israélienne et internationale observées, déjà concrétisées ou encore en l’état de simples annonces, m’amène néanmoins à questionner le caractère véritablement unilatéral d’une telle décision si elle venait, en effet, à être concrétisée tant y sont marquées les convergences.
L’État aux frontières provisoires de la Feuille de route
Si l’adoption par le CSONU d’une résolution portant création d’un État palestinien et dotée de pouvoir coercitif est bien inenvisageable pour le moment, en revanche, une résolution non-contraignante et aux termes beaucoup plus vagues pourrait peut-être en revanche recueillir des soutiens plus ou moins affirmés (vote pour ou abstention) : une résolution qui, par exemple, devant une AP transformée en État se contenterait de constater et de valider en tant que concrétisation de la phase II de la Feuille de route internationale, à savoir l’établissement d’un État palestinien indépendant doté de frontières provisoires (81).
Établie par le Quartet [« Quatuor » dans la terminologie de l’ONU] qui comprend les États-Unis, de la Fédération de Russie, de l’Union européenne et de l’ONU, la « Road Map » avait été présentée au gouvernement israélien et à l’AP le 30 avril 2003 et visait à concrétiser « la vision d’une région dans laquelle deux États, Israël et la Palestine, vivent côte à côte, à l’intérieur de frontières reconnues et sûres » telle qu’affirmée par la résolution du CSONU 1397 (2002) du 12 mars 2002 (82). Tandis que l’OLP (83) l’avait acceptée en l’état, le gouvernement israélien avait assorti son acceptation de 14 conditions (84). Censée être concrétisée entre juin à décembre 2003 et intitulée « la transition », la phase II consistait à « créer, à titre d’étape sur la voie d’un accord sur le statut
81 Original en anglais sur le site de l’ONU (http://daccess-dds- ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N03/348/80/PDF/N0334880.pdf?OpenElement).
82 Original en anglais sur le site de l’ONU (http://daccess-dds- ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N02/283/60/PDF/N0228360.pdf?OpenElement).
83 Approche palestinienne sur le site du PLO Negotiations Affairs Department (NAD) (http://www.nad- plo.org/inner.php?view=facts_nego_ciroadmp).
84 Version anglaise sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères (http://www.mfa.gov.il/MFA/Peace+Process/Reference+Documents/Israel+Response+to+the+Roadmap+25- May-2003.htm).
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définitif, un État palestinien indépendant, doté de frontières provisoires et des attributs de la souveraineté et fondé sur la nouvelle constitution. Comme il a été dit plus haut, cet objectif pourra être atteint lorsque les Palestiniens auront des dirigeants qui agiront de façon décisive contre le terrorisme et qui auront la volonté et la capacité de bâtir une démocratie véritable fondée sur la tolérance et la liberté. Une fois dotés de tels dirigeants et une fois réformées leurs institutions civiles et leurs structures de sécurité, les Palestiniens bénéficieront du soutien actif du Quatuor et de l’ensemble de la communauté internationale pour créer un État indépendant et viable. » L’absence de concrétisation de la Feuille de route avait conduit la partie palestinienne à refuser l’idée d’État aux frontières provisoires dès lors qu’elle constituait dans les déclarations israéliennes l’objectif à atteindre à travers une nouvelle négociation et non plus une simple étape appelée à être dépassée dans un délai réduit pour déboucher sur un État établi sur la base de la ligne de cessez-le-feu de 1948.
La dissolution de l’AP et le transfert concomitant de ses compétences vers l’État de Palestine, s’ils venaient à se concrétiser, déboucheraient pourtant de facto sur un État dont les limites géographiques imposées à sa souveraineté ne pourraient être considérées comme définitives par les Palestiniens. Mais le recours déjà mentionné à la position du CNP de 1974 qui, depuis Le Caire, appelait à la création d’une Autorité nationale « sur toute partie du territoire palestinien qui sera libérée », pourrait en constituer une justification.
L’État aux frontières provisoires de Shaul Mofaz
Tout récemment, le numéro 2 du parti Kadima créé par Ariel Sharon et dirigé par Tzipi Livni, le député et général Shaul Mofaz a proposé sa nouvelle approche de la question israélo-palestinienne (85). Ancien chef d’état-major et ancien ministre de la Défense, il part du constat que l’impasse dans la négociation, jointe à la montée du fondamentalisme islamique et à la menace iranienne, risque de déboucher sur une nouvelle explosion de violence et de rendre impossible le partage de la Palestine en 2 États. Il faut donc profiter d’une fenêtre d’opportunité et créer dès maintenant un État palestinien indépendant et démilitarisé doté de frontières provisoires et reprendre les négociations sur le statut final de façon concomitante, dans le cadre d’une médiation internationale et assortie d’un calendrier précis. L’État en question, qui à terme comprendrait une superficie équivalente de la Cisjordanie d’avant 1967 et Gaza, couvrirait dans un premier temps la totalité des zones A et B de l’ancienne autonomie palestinienne (soit 99% environ de la population palestinienne de Cisjordanie, sans Jérusalem-Est) augmentée de certaines parties de la zone C (aujourd’hui 61 % de la superficie de la Cisjordanie moins Jérusalem-Est) qui permettraient d’assurer la continuité entre elles (soit environ 60 % de la superficie de la Cisjordanie sans Jérusalem-Est). En bout de course, certains blocs de colonies seraient annexés par Israël qui procèderait à des échanges de territoires par ailleurs. La question de Jérusalem ne serait débattue qu’ultérieurement. L’État provisoire de Cisjordanie intègrerait la bande de Gaza dès que son leadership élu se montrerait capable de gouverner les deux territoires comme un seul État.
85 Lire le CR de sa conférence donnée le 18 novembre 2009 à Washington in « A General’s Plan for Peace », The Washington Institute for Near East Policy,Policy Watch, n° 1606, 20 novembre 2009 (http://www.washingtoninstitute.org/print.php?template=C05&CID=3138) et l’approche éclairante du plan et de son contexte par Gilles Paris, « Israël : un général élève la voix », lemonde.fr, 8 novembre 2009 (http://israelpalestine.blog.lemonde.fr/2009/11/08/israel-un-ancien-general-leve-la-voix/).
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La paix économique et l’État de Benjamin Netanyahu
Lancée en novembre 2008 lors de la conférence annuelle des United Jewish Communities par Benjamin Netanyahu, qui n’était encore qu’un député de l’opposition, l’idée d’une « paix économique » recoupe sous bien des aspects le « Banc d’essai » du général Keith Dayton, dans son volet portant sur l’amélioration du quotidien des Palestiniens (86). L’idée revint ensuite tel un leitmotiv dans les discours de celui qui avait retrouvé la fonction de Premier ministre en avril 2009 et se retrouve associée au projet d’État palestinien tel qu’il le préconise à partir de l’été 2009.
Pressé par les États-Unis de prononcer le mot « État » palestinien qu’il s’interdisait d’employer lorsqu’il faisait état de la conception de la paix israélo-palestinienne portée par la coalition qu’il dirigeait, Benjamin Netanyahu s’y est résolu le 14 juin 2009 dans une conférence donnée au Begin- Sadat (BESA) Center for Strategic Studies à l’université Bar-Ilan de Ramat Gan (87) au cours de laquelle il déclare : « Si nous recevons des garanties concernant la démilitarisation et les exigences israéliennes de sécurité, et si les Palestiniens reconnaissent qu’Israël est la patrie du peuple juif, nous serions disposés, dans le cadre d’un futur accord, à parvenir à une solution prévoyant l’existence d’un État palestinien démilitarisé aux côtés de l’État juif. » Devenu un document de référence, il résume ce discours devant le cabinet réuni le 21 juin 2009 (88) et le cite abondamment devant la Knesset le 22 juillet (89) et le 12 octobre 2009 (90) à l’occasion de l’ouverture de sa session d’hiver.Ainsi, le 21 juin, Benjamin Netanyahu revendique pour son gouvernement la réussite d’avoir « forgé un consensus national autour des principes de paix [...] : Reconnaissance palestinienne de l’État juif ; solution apportée au problème des réfugiés en dehors des frontières de l’État d’Israël ; démilitarisation effective et garantie de l’État palestinien ; fin de toutes autre réclamation contre Israël » et se glorifie de « l’amélioration des conditions de vie des voisins palestiniens de Judée-Samarie » rappelant sa conviction selon laquelle « seule la prospérité peut renforcer la paix en renforçant les modérés et en affaiblissant les extrémistes ».
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86 Vidéo sur le site d’information Jerusalem Online (http://www.jerusalemonline.com/4israel25.asp).
87 Version anglaise (http://www.mfa.gov.il/MFA/Government/Speeches+by+Israeli+leaders/2009/Address_PM_Netanyahu_Bar- Ilan_University_14-Jun-2009.htm) sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères et version française sur celui de l’ambassade d’Israël à Paris(http://paris1.mfa.gov.il/mfm/Data/160301.pdf).
88 Version anglaise (http://www.mfa.gov.il/MFA/Government/Communiques/2009/Cabinet_communique_21_Jun_2009.htm) sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères.
89 Version anglaise (http://www.mfa.gov.il/MFA/Government/Speeches+by+Israeli+leaders/2009/Speech_PM_Netanyahu_special_ Knesset_session_22-Jul-2009.htm) sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères.
90 Version anglaise (http://www.mfa.gov.il/MFA/Government/Speeches+by+Israeli+leaders/2009/Policy_statement_PM_Netanyahu _Knesset_12-Oct-2009.htm) sur le site du ministère israélien des Affaires étrangères.
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Le recoupement entre, d’une part, la Feuille de route internationale de 2003 et les plans israéliens d’État provisoire élaborés tant par le chef de l’exécutif que par l’une des figures de l’opposition, avec, d’autre part, le plan du général Keith Dayton et son application à travers le plan de Salam Fayyad, sans oublier les idées avancées par Javier Solana à l’initiative américaine, souligne d’indéniables convergences (91). Ces plans et déclarations bien qu’élaborés à des dates différentes et par des auteurs parfois adversaires même si leurs intérêts peuvent se révéler communs à une certaine échelle, constitueraient ainsi par ces convergences autant de signes avant-coureurs d’une proclamation d’un État de Palestine par les Palestiniens de l’OLP. Un tel État pourra peut-être être qualifié d’unilatéral dans sa proclamation formelle mais certainement pas sur le fond. Les plans déjà cités et les multiples rencontres organisées entre tous les acteurs suggèrent, en effet, que sa proclamation aura été concertée et préparée en amont pour assurer une continuité certaine avec le système politique actuel et offrir au même moment à chacun des acteurs concernés les nécessaires renouvellements de façade tant les institutions politiques palestiniennes mises en place au début de l’autonomie sont parvenues aujourd’hui au terme de leur efficacité et de leur viabilité.
Conclusion
L’AP avait été mise en place à partir de 1994 dans le cadre de l’approche américaine de la question du Proche-Orient qui s’était imposée à la communauté internationale pour éviter d’avoir à exiger d’Israël sa soumission immédiate aux diverses résolutions des Nations-unies consacrées à son conflit avec ses voisins arabes et plus particulièrement palestiniens. L’organisation d’élections dans les mois à venir recèle le risque de donner lieu à un contrôle renouvelé de l’appareil législatif de l’AP mais également à une conquête de sa présidence par un mouvement islamique à la popularité non domptée. Devant l’usure de ses institutions à la légalité foulée aux pieds par ses propres dirigeants, l’hypothèse du maintien de l’AP pour un temps limité sous une forme plus ou moins réformée suivie de sa dissolution apparaît bien aujourd’hui comme devant être envisagée avec le plus grand sérieux. Sa dissolution, en effet, apparaît de plus en plus comme la solution qui serait le mieux à même d’assurer la poursuite de la politique pour laquelle l’AP avait été créée. Le report sine die de toute réconciliation palestinienne décidé sous pression américaine par Mahmoud Abbas, qui la préside encore de facto, et la récente constatation de ce dernier de l’impossibilité à organiser des élections requises pour son renouvellement constitueraient ainsi les premières roues d’un engrenage menant à cette dissolution. Celle-ci serait donc le fait d’une décision unilatérale
91 Defaçonsignificative,lesdeuxprincipauxacteursconcernés,BenjaminNetanyahuetSalamFayyad,ontété conviés à la mi-novembre à s’exprimer devant un ensemble de sénateurs et membres du Congrès venus des États-Unis ainsi que des Israéliens (dont le gouverneur de la Banque d’Israël) à l’initiative du Saban Center for Middle East Policy lié à la Brookings Institution (http://www.brookings.edu/saban.aspx). Lire Amira Hass,
« Fayyad : Institutions First Priority, Declaring Statehood Comes Later », Haaretz, 16 novembre 2009 (http://www.haaretz.com/hasen/spages/1128406.html) et Aluf Benn, « Netanyahu Seeks to Foil Palestinian Declaration of Statehood, Again », Haaretz, 16 novembre 2009 (http://www.haaretz.com/hasen/spages/1128411.html). Au même moment, le Premier ministre israélien
« s’inquiétait » d’informations en provenance des États-Unis et indiquant qu’un accord secret aurait été passé entre Salam Fayyad et l’administration Obama sur une reconnaissance américaine d’un État palestinien indépendant. Un document en 10 points présenté comme le plan Obama de paix est ainsi publié dans Saed Bannoura, « General outlines of Obama's Peace Plan », IMEMC News (International Middle East Media Center), 21 août 2009 (http://www.imemc.org/article/61446).
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prise par la présidence, en dépit de sa légalité contestée par la majorité du CLP, et de sa perte de tout contrôle sur ses institutions dans la bande de Gaza.
Pour être efficace selon le modèle qui donnerait satisfaction à ses mentors, la dissolution de l’AP devrait donner lieu à un transfert immédiat de ses compétences à une nouvelle structure institutionnelle qui prendrait vraisemblablement la forme d’un État, tant sa mention suscite aujourd’hui l’intérêt de tous les acteurs concernés. Même si certains la souhaitent, nul ne peut raisonnablement envisager dans le contexte actuel l’adoption par le CSONU d’une résolution mentionnant un État palestinien souverain, doté d’un territoire à la superficie approchant celle des territoires occupés en 1967, et réglant la question des réfugiés, de Jérusalem et de l’eau. Beaucoup plus vraisemblablement, la nouvelle institution qui hériterait des compétences jusque là assumées par l’AP serait donc l’État de Palestine proclamé par l’OLP en 1988. Seule institution palestinienne dotée de capacités diplomatiques reconnues par la communauté internationale, l’OLP aurait l’avantage de garantir la continuité institutionnelle avec l’AP tout en tournant la page Hamas maintenu avec constance à l’extérieur de ses institutions.
Dans le contexte où le blocage de la négociation avec Israël sera vraisemblablement appelé à durer, cet État serait appelé à faire preuve immédiate d’une profonde métamorphose des modes de fonctionnement traditionnels de l’OLP. Il lui faudrait, en effet, assurer le maintien de la gestion du politique palestinien sous sa forme techniciste éloignée de tout engagement patriotique. Imposée depuis bientôt une décennie par les tuteurs internationaux de l’AP, cette gestion n’a pu se passer de la caution du mouvement national apportée par la présence de Mahmoud Abbas à la présidence. Salam Fayyad, l’ancien fonctionnaire international devenu ministre des Finances puis Premier ministre, et Muhammad Dahlan, l’ancien activiste de l’intifada devenu le garant de la Sécurité conçue à Washington, ont, quant à eux, été chargés de sa concrétisation au quotidien. Tous trois devraient donc être appelés à occuper les plus hautes fonctions d’un État entièrement refondé puisqu’appelé à dissoudre et absorber l’OLP qui l’avait proclamé une vingtaine d’années plus tôt.
Les convergences manifestées par les déclarations et les nombreux plans anciens ou récents, américains, israéliens ou palestiniens, constituent selon mon analyse autant de signes avant- coureurs d’une transformation calculée de l’AP en cet État de Palestine. Si cet État pourra être qualifié d’unilatéral dans sa proclamation formelle, la prise en compte de ces mêmes plans et déclarations suggère que sa proclamation aura été concertée. Bien que purement formel et encouragé par le mentor américain et le gouvernement israélien, l’unilatéralisme palestinien manifesté par le transfert des compétences de l’AP à un État de Palestine permettrait à Israël d’obtenir enfin des Palestiniens eux-mêmes la légitimation de son propre unilatéralisme, bien réel celui-là, depuis longtemps mis en œuvre mais aujourd’hui contesté de plus en plus ouvertement. L’État qui était censé achever la libération nationale, ne serait, dans ce cas de figure, que la consécration, par les Palestiniens eux-mêmes, de l’occupation et du refus israélien de voir leurs droits nationaux reconnus. Parallèlement, la responsabilité d’avoir proclamé un État, dépourvu de souveraineté véritable et limité à quelques parties seulement des territoires occupés en 1967, ne serait imputable qu’aux Palestiniens. Ce faisant, en procédant à une proclamation unilatérale d’un État nominal, la partie palestinienne assurerait de fait à Israël un nouveau répit (mais de quelle durée ?) pour préserver le caractère juif de son propre État sans pour autant avoir du se résoudre à accorder la
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souveraineté à un deuxième État dans une Palestine partagée. Les enchainements de faits et décisions décrits par cette étude –simples hypothèses avancées par l’historien ou véritables scenarios élaborés par les politiques, l’avenir le dira-, obéissent à une rationalité certaine. Leur concrétisation, néanmoins, se heurtera à une inconnue de taille : la réaction de la population palestinienne. L’appareil répressif palestinien, en effet, construit ces dernières années à Ramallah par les États-Unis, la communauté internationale et Israël, sera-t-il suffisamment entrainé et dépolitisé pour contrer un mouvement de masse qui viserait à faire dérailler ce qui s’apparenterait à un processus d’étouffement de ses aspirations nationales ?
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